LE SYMPTÔME DE LA GRENOUILLE

JP ESCANDE« La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva » : c’est la conclusion de la Fable de La Fontaine « La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf ». Le langage de tous les jours joue à la grenouille. Si vous voulez à ce sujet l’opinion du Docteur, c’est, à mon humble avis, un symptôme, ma foi fort intéressant, de l’état de notre société.

Au temps de la société du spectacle et de la prééminence du mot et de l’image, il s’agit de se faire une place de bien disant et bien jouant, si l’on veut tenir un rang. Or, la population augmente, les messages abondent et l’espace d’expression réservé à chaque individu, se réduit comme peau de chagrin. Il est tout à fait certain qu’avec un clic vous pouvez communiquer le plus profond de vos pensées à la planète entière. Il est non moins certain que, faute d’une assise financière conséquente et d’un réseau patiemment construit, vos réflexions les plus pertinentes seront vouées à la corbeille. Alors comment attirer sur soi l’attention ?

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Il en va pour les médias professionnels, comme pour les chétifs individus. Là encore le nombre menace : comment faire pour capter l’attention du chaland ? On disait autrefois que pour faire fortune, il y avait trois moyens : vendre de l’argent, fournir aux armées, détenir un monopole. Pour réussir dans les médias il faut, dans la même ligne : vendre du scandale ou du miracle, fournir aux apeurés et aux frustrés, s’attribuer le monopole du coeur. Ainsi s’épanouissent en une cacophonie étourdissante la calomnie, la compassion, la dénonciation des fortunes louches et les rêves d’amour.

Les véritables porteurs de
solutions sont en général
discrets et modestes.
Comment les repérer
au sein de ces tornades
de mots hypertrophiés ?

Tout cela ne suffit pas. Il faut encore jouer à la grenouille. Se gonfler… se gonfler. Le vocabulaire sportif en donne un exemple. Autrefois l’on se moquait du vainqueur qui, essuyant un front encore emperlé des sueurs de l’effort récompensé, confiait l’air un peu niais, qu’il était heureux d’avoir gagné et qu’il espérait faire mieux la prochaine fois. Horreur ! Quelle pauvreté ! Dieu merci nos communicants ont fait changer cette pratique et ce ne sont plus tellement les sportifs que l’on écoute que les commentateurs dont la règle directrice est désormais : « Rien sans enflure » Alors un joueur qui réussit une jolie performance devient « immense » ou « énorme » ou encore « monstrueux ». Monstrueux ? « Le complément indispensable d’un monstre disait Paul Valéry, c’est un cerveau d’enfant ». Serions-nous en pleine infantilisation de la société ? Eh ben… p’tet ben qu’oui !

Fort intéressant aussi, du point de vue de l’héroïsation du banal, l’annonce à l’avance d’un exploit « historique ». L’histoire s’écrirait-elle donc désormais par anticipation ? Beau sujet pour l’agrégation. Car, que reste-t-il huit jours plus tard de l’exploit annoncé historique ? Pas même du vent ! Encore : un lieu où se sont déroulées quantité de compétitions ayant laissé des souvenirs émouvants aux supporteurs devient « mythique » et toute performance sortant un peu de l’ordinaire devient « fabuleuse »…

J’ai pris le sport comme exemple parce que c’est encore un domaine qui permet de donner son opinion sans que les chiens de garde de la société n’interviennent pour vous arracher les mollets, mais je laisse à chacun le soin de relever les outrances verbales propres à son secteur d’activité. Et, tant qu’à faire, glissez donc encore un peu et penchez-vous sur l’outrance des attitudes. Oh ! Les mines pâmées du jouisseur qui mange un morceau de fromage ou les cris orgasmiques de la dame qui a gagné à je ne sais plus trop quel jeu de pronostic…

Que signifie donc cette accumulation d’outrances ? Sans doute qu’en chétives pécores nous cherchons à nous rassurer quant à notre statut fragile de terriens ne maîtrisant plus vraiment leur quotidien. Alors nous nous résolvons à nous rêver plus gros que nous ne le sommes. Il y a tout de même derrière ces outrances, parfois finalement drôles même si c’est involontairement, un danger qu’il ne faut pas sous estimer : les véritables porteurs de solutions sont en général discrets et modestes. Comment les repérer au sein de ces tornades de mots hypertrophiés ? Et surtout comment leur assurer la durée ?

Je crains fort que les problèmes fondamentaux agités par la COP21 n’aient pour seules suites qu’une flambée d’émotions et d’affirmations éphémères finalement pas très différentes de celles suscitées par un match PSG-OM. La pédagogie s’est trouvée ensevelie sous la logomachie. Et ça, c’est un problème.

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