Quel avenir pour le bitcoin spéculatif et énergivore ?

En partenariat avec la rédaction des lecteurs de l’Association 9Milliards

 

 

 

Médias et spécialistes s’inquiètent de l’avenir du Bitcoin. En 12 mois, sa valeur est passée de 800 à 17 000 €. Elle retombe à 11 000€ au moment où la plateforme Digiconomiste publie son indice de la consommation d’énergie du Bitcoin. Une seule transaction en Bitcoin représenterait l’équivalent de la consommation énergétique de huit ménages américains pendant une journée. Avec l’aide de nos invités, nous tentons de mieux comprendre cette nouvelle monnaie, sa consommation énergétique excessive, ses changements nécessaires et son avenir.

PARTICPANTS :
Laurent Salat – Le Cercle du Coin
Jean-Paul Delahaye – Professeur Universite de Lille
Fabrice Flipo – TEM-LCSP
Regis Largillier – Fondation Grenoble INP
Pierre-Henri Leroy – Proxinvest


LEXIQUE
Bitcoin : 
Monnaie virtuelle créée en 2008 sécurisée par un cryptage décentralisé appelé blockchain
Blockchain : Technologie informatique de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle
Minage : Procédé algorithmique qui sécurise les transactions des Bitcoins par des calculs complexes
Mineur : Personne qui effectue les calculs de minage

Découvrez l’intégralité des échanges sur http://valeursvertes.com/forum/topic/quel-avenir-pour-le-bitcoin-speculatif-et-energivore/ 

 

 

ORIGINE 

Accessible à tous
Jean-Paul Delahaye 
L’invention est géniale, car elle a réussit à faire quelque chose qu’on n’imaginait même pas possible : une monnaie qui fonctionne sans autorité centrale, dont les nouvelles émissions sont “programmées” une fois pour toutes et ne dépasseront jamais 21 millions de bitcoins, et qui, malgré toutes les attaques qu’elle a subies depuis 9 ans qu’elle existe, résiste.
Un des bénéfices d’un système comme celui du bitcoin est que tout le monde peut ouvrir un compte et que c’est gratuit. Un autre avantage est qu’on dispose d’un argent “programmable” c’est-à-dire qui peut s’échanger sur le réseau assez rapidement et selon des règles complexes si on le souhaite (on parle de smart-contract). Cela permet (en particulier avec Ethereum) le développement d’applications nouvelles possédant une sécurité d’exécution absolue, chose qui n’existait pas avant. Des plateformes de jeux, de paris, des contrats d’assurance automatiques (l’assureur ne peut pas refuser d’indemniser ceux qui doivent l’être) etc. sont rendues possibles.

Une décentralisation sécurisée
Laurent Salat
La vraie innovation de Bitcoin est de permettre l’existence de ressources numériques nom duplicables sans avoir recours à un service centralisé. Et la brique technologique qui permet cela est ce qu’on appelle le système de consensus distribué de Bitcoin qui repose sur le minage. A ce jour, ce qu’on appelle le Proof-of-Work (minage) est le seul système connu permettant d’assurer cette décentralisation de façon sécurisée.
Ethereum travaille sur un modèle alternatif qui ne nécessiterait pas la consommation électrique du PoW mais ce sont encore des travaux de R&D et rien n’assure que ces travaux aboutiront à un système fournissant le même niveau de sécurité que Bitcoin.

 

AUJOURD’HUI

 

Le bitcoin ne change pas tout
Fabrice Flipo
Le Bitcoin n’est pas “libertaire”. Sa construction, la logique de concours etc. témoigne de ce qu’il est anarcho-capitaliste. Il n’est pas libertaire au sens de Proudhon, d’un système fondé sur la coopération et la juste “proportionnalité” des échanges.
Le Bitcoin est contrôlable par les banques : il suffit qu’elles contrôlent le minage, qui correspond à l’opération de “battre monnaie” / fabrication du billet (“infalsifiable”). La course à la puissance leur profite puisqu’elle alimente les coûts, et à un certain moment, seuls de gros opérateurs financiers pourront payer ce minage. Ce qui peut freiner la montée du coût de fabrication est une hausse relative des “coûts de production” électriques, qui finiront peut-être par rendre l’opération peu rentable. Mais 18 millions de Bitcoin sont déjà en circulation, gageons qu’on atteindra les 21 millions. Certains disent que cette limite peut être modifiée, je n’en sais rien. Sinon tous les Bitcoin seront sur le marché, comme l’or. Et alors tout dépendra de ce que les vendeurs et acheteurs consentiront à acheter avec 1 Bitcoin. On ne peut éviter le régulateur central que si les usagers se montrent coopératifs, or c’est tout l’inverse de la logique du concours et de spéculation qui entoure le Bitcoin ; le contrôle central ou la destruction est donc inévitable.

Une consommation énergétique alarmante
Regis Largillier
Dans un monde qui doit donner sa priorité à la transition énergétique et à la transition écologique pour assurer l’avenir de nos enfants et des populations en danger, toute innovation, qu’elle soit technologique, financière, de service ou de gouvernance n’a de vrai valeur que si elle intègre la dimension social et sociétale et que l’on puisse identifier ses impacts pour la planète, les gens et la croissance. Les 3 composantes sont indissociables.
Le Bitcoin qui s’appuie sur du virtuel et sur un modèle spéculatif qui a pour objectif principal de créer des Datacenter semble loin de répondre aux critères de durabilité.

Une technologie n’est pas magique
Laurent Salat
Il est important de sortir de cette idée d’une technologie magique qui résoudrait tous les problèmes du monde. Dans le cas de ce qu’on appelle blockchains publiques (comme les cryptomonnaies Bitcoin ou Ethereum), la sécurité du système repose sur une activité que l’on appelle le minage et qui requiert une consommation énergétique.

Le mythe du copier-coller à coût zéro
Fabrice Flipo
Le Bitcoin fonctionne littéralement comme l’or. L’or n’a pas d’autorité centrale : il vaut parce que tout le monde pense qu’il vaut. L’or serait bien meilleur pour une économie locale. Le Bitcoin, par essence, est encastré dans la mondialisation numérique, avec son système de validation décentralisé. L’or n’a pas de registre de compte à valider. Le Bitcoin doit lutter contre la propension du numérique à tout dupliquer à l’identique à coût “zéro”. Pour empêcher cette duplication (= fausse monnaie) il doit numériquement bloquer l’opération, et pour cela il organise un trop plein de calculs.
Le cryptage est d’autant plus solide que les “exercices” de cryptage sont complexes, et donc qu’ils consomment une puissance de calcul élevée
C’est le problème du Net en général : une valeur ajoutée possiblement élevée des opérations, et un “retour du réel” écologique extrêmement faible. Le mythe du “copier-coller” à coût zéro, qu’on a entendu pendant 20ans, occultant le coût matériel.

Les raisons d’une telle dépendance énergétique
Jean-Paul Delahaye
Les deux problèmes majeurs du Bitcoin sont le faible nombre de transactions que le réseau peut passer (4 par seconde en moyenne) et la dépense électrique. Pour résoudre ces deux problèmes majeurs il faudrait changer des éléments assez important du protocole ce qui exige un accord important des acteurs principaux du réseaux que sont les mineurs. La “dominance” du bitcoin (le pourcentage de la capitalisation des bitcoins comparée à la capitalisation totale des crytpomonnaies) est passée de 95% en 2014 à 35% aujourd’hui. Cela signifie que le bitcoin recule et qu’on perd confiance en lui. La spéculation sur sa valeur masque ce recul qui je crois est significatif d’un échec. Je ne le crois pas définitif, mais il est urgent pour le bitcoin qu’il se passe quelque chose de significatif, sinon il se fera dépasser, comme autrefois Altavista s’est fait dépasser par Google.
Nakamoto, le créateur du Bitcoin, n’a pas su sans doute anticiper la dépense de minage dans une période d’émission constante (par exemple la période 2016-2017-2018-2019, de juillet à juillet, où 12,5 bitcoins sont émis toutes les 10 minutes environ).La compétition entre mineurs crée un système où la dépense électrique est essentiellement proportionnelle au cours du bitcoin (qui a été multiplié par 14 dans l’année 2017). Si, comme cela vient de se produire le cours du bitcoin devient très élevé, alors les mineurs dépensent une quantité d’électricité déraisonnable.
Le calcul le plus optimiste possible (en faisant l’hypothèse que tous les mineurs utilisent l’outil de minage énergétiquement le plus efficace, le Antminer S9) indique une dépense annuelle de 15 TWh (j’ai refait le calcul tout récemment, chacun peut le faire). La réalité est au moins une dépense double car bien évidemment les mineurs ne sont pas tous équipés optimalement et tentent aussi d’amortir les machines achetées qui ne sont pas optimales. Le site Digiconomist propose l’estimation de 42 TWh aujourd’hui. La réaction des autorités chinoises qui veulent mettre fin au minage en Chine n’est alors pas étonnante.
Une solution consiste à renoncer aux “preuves de travail”, mais les mineurs qui profitent de la situation et qui ont investi massivement dans des appareils qui perdraient toutes utilité si on renonçait aux preuves de travail, s’opposent à toute évolution. Ils détiennent un part très importante du pouvoir sur le réseau Bitcoin, et donc la situation est bloquée aujourd’hui.

 

AVENIR

 

La cryptomonnaie, une nécessité indispensable

Laurent Salat
Pour aller au delà de la question du Bitcoin, je pense qu’il faudrait élargir le débat à un sujet bien plus vaste qui est l’impact des nouvelles technologies sur notre modèle de société et notamment sur les sociétés démocratiques. Le mouvement opposé à la direction que prend Bitcoin est celui de la société sans cash auquel songent de plus en plus de pays. Ce modèle peut être séduisant mais il n’est pas sans risques.
Bitcoin a clairement ses racines dans les travaux d’un groupe d’ingénieurs et cryptographes des années 90 qui pensaient que l’avènement d’une société connectée n’était pas sans dangers. A l’époque cela pouvait semblait une fantaisie de science-fiction. Depuis les révélations d’Edward Snowden, nous savons que l’hyper-centralisation d’informations entre les mains d’entités étatiques ou privées est devenue une réalité qui pose beaucoup de questions sur le choix de société que nous voulons. A sa façon, Bitcoin ne fait que s’inscrire dans cette problématique plus large.

Jean-Paul Delahaye
Il y a à craindre d’une société sans cash où tout déplacement aussi infime qu’il soit d’argent serait traçable par les autorités d’un état. Une monnaie cryptographique qui marcherait fournirait un argent liquide numérique équivalent aux billets et pièces de monnaies (qui ne sont pas traçables). Nous ne voulons pas être suivis dans chaque geste que nous faisons. Une bonne crypto-monnaie serait utile. Je suis assez optimiste sur le fait qu’il peut en exister (à base de preuve d’enjeu ou d’autres choses).

Pierre-Henri Leroy
Je ne suis pas sûr que l’objectif était plus de se passer de l’intermédiation bancaire, que du laxisme des banquiers centraux. Internet et la blockchain posent un énorme problème  de survie aux banques et surtout aux plus mauvaises banques. La concurrence possible des crypto-monnaies est donc salutaire pour les forcer à mieux respecter leurs clients et à améliorer leurs services.

 

Pourra t-on faire confiance à une cryptomonnaie ?

Laurent Salat
A titre personnel, je ne pense pas que la technologie ou les cryptomonnaies feront disparaitre les tiers de confiance. La confiance est un élément essentiel qui cimente nos sociétés. Vouloir la faire disparaitre me parait un non sens. Par contre, nous pouvons déplacer une partie de ce besoin de confiance en des tierce-parties humaines vers des dispositifs informatiques ouverts. Le principal bénéfice étant de diminuer le niveau de confiance requis en ces tierce-parties.
La crise financière de 2008 a montré l’importance de la confiance pour le bon fonctionnement de notre société. Malheureusement, force est aussi de constater que la confiance des citoyens dans leurs institutions (politiques ou économiques) n’a cessé de diminuer durant les dernières décennies. A sa façon, Bitcoin est une réponse encore balbutiante mais optimiste de la société civile à ce problème bien actuel.

Fabrice Flipo
La confiance en l’avenir est un réel moteur économique tout autant que la crainte, ainsi que la distribution des ressources dans une société. Il y a ceux qui peuvent avoir confiance en leur propre avenir, individus ou organisations, et d’autres qui subissent la confiance des premiers.
Les cycles montrent que le Bitcoin monte quand les autres monnaies entrent en crise : comme l’or. Et comme le système financier international n’a guère été réformé depuis 2008… Mais comme il a été souligné d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Si les mineurs sont contrôlés ou interdits alors le Bitcoin peut ne plus exister. Beaucoup d’incertitudes donc, dans le même temps, donc une confiance limitée. De là l’idée d’un contrôle étatique (international) du Bitcoin, à la manière des monnaies actuelles qui flottent certes mais font l’objet d’ajustements largement concertés, chacun dépendant des autres. Ca n’empêche pas les dérives : les USA laissent filer le déficit, parce que le dollar le finance, ils font tourner la planche à billets, et tant que le monde a confiance dans le dollar, ça marche… d’où un intérêt à dollariser le monde.

Pierre-Henri Leroy
Les prérogatives indispensables d’une cryptomonnaie pour la confiance  du grand public seront la fiabilité et l’inviolabilité du processus de création monétaire fondées sur un blockchain de haute qualité et d’un cout collectif raisonnable.

 

La cryptomonnaie idéale
Pierre-Henri Leroy
La bonne blockchain ne plaira ni aux banquiers ni aux Etats qui ont eu la fâcheuse habitude de fausser les réalités et d’imprimer de la fausse monnaie, mais à ce stade il revient aux commerçants d’adopter progressivement la modalité de sécurisation des échanges qui leur convienne. et dans dix ans une blockchain s’imposera sans doute au monde, aux banquiers et aux Etats forcés de s’y rallier.
Cette blockchain idéale devra être bien évidemment lisible et vérifiable. Quant à la crypto-monnaie idéal elle devrait obéir à une règle d’émission économiquement sensée, c’est à dire en rapport avec le progrès des échanges mondiaux et non reposer sur une rareté plafonnée absolument comme ce semble être le cas du bitcoin.
Quelques soient les voix adoptées il reviendra aux régulateurs de sanctionner les escroqueries qui invitent les gens à “investir sur la blockchain” : passe encore de vendre du bitcoin ou des jetons de monopoly comme de l’or, mais prétendre publiquement qu’il s’agit là d’un investissement devrait générer des ressources sous forme d’amendes pour nos Etats. Il convient que l’AMF se serve enfin de son règlement pour sanctionner l’information mensongère de tous les émetteurs sans scrupules… forex, bitcoin et y compris certains grands patrons !

 

Le bitcoin à-t-il un avenir ?

Pierre-Henri Leroy
Honnêtement toute personne censée n’a rien à faire de la consommation électrique du bitcoin si elle considère le bitcoin et l’ether comme les futurs Minitel, europaweb ou ClubInternet.

Fabrice Flipo
Quand nous avons été auditionnés par la commission de France Stratégie, la direction était que le Bitcoin valle plusieurs millions, et serve uniquement pour les très grosses opérations internationales, sous contrôle étatique. Comment ? En contrôlant les mineurs, ou en organisant la stabilité. Avec autant de chances de réussir que de stabiliser le yuan ou le dollar.

Laurent Salat
La question qu’il faut selon moi se poser est de savoir si le système peut rentrer dans une boucle de rétroaction positive qui mènerait à une situation absurde ou Bitcoin consomme “toute l’énergie de la planète” ou si au contraire il existe une boucle de rétroaction négative qui nous mènera à un équilibre (une limite haute de la consommation). En ce qui me concerne, je suis assez optimiste qu”il existe une limite haute.
Ma logique est la suivante:
– Personne n’est vraiment d’accord sur la consommation actuelle du minage bitcoin mais on peut raisonnablement partir sur une fouchette allant de 15TWh/yr à 27TWh/yr, ce qui représenterait 0.0927% de la consommation électrique mondiale. Ceci pour une capitalisation de Bitcoin qui est actuellement de 174 milliards de dollars (cours aux environ de 10000$).
– Imaginons que le cours de Bitcoin soit multiplié par 100 (1bitcoin = 1 millions de dollars, capitalisation de 17000 milliards) et que la consommation suive, cela nous donnerait dans le pire des cas 9 % de la consommation électrique mondiale.
Ce chiffre peut paraitre énorme mais il faut le mettre en contexte:
– Greenpeace estime que la consommation électrique du secteur informatique est actuellement de 7%.
– Une capitalisation de 17000 milliards signifie que Bitcoin aurait complètement remplacé l’or (7700 milliards) ou à moitié remplacé l’argent tel que nous le connaissons (narrow money estimée à 36000 milliards).
Bitcoin est encore très loin d’avoir atteint ces échelles et s’il devait le faire, il est probable que son importance économique placerait sous un jour différent la consommation électrique associée.

 

Ethereum, l’outsider
Jean-Paul Delahaye
Ce qu’il y a dans Ethereum est vraiment un plus comparé à Bitcoin. Le système est plus fragile du fait qu’il est plus puissant, il est donc possible qu’il connaisse des ennuies (c’est déjà arrivé), mais sur le long terme c’est une invention qui va sensiblement plus loin que Bitcoin.

 

Des blockchains locales

Laurent Salat
Un modèle alternatif qui n’est pas encore techniquement abouti mais qui est selon moi intéressant est ce que l’on appelle les sidechains (pour bitcoin) ou le sharding (pour Ethereum). Ici, l’idée est de permettre au token (c.a.d à la monnaie) d’être transféré entre différentes blockchains qui implémentent des fonctionnalités et des règles de gouvernance qui leurs sont propres. Je décris souvent l’idée comme un système qui consisterait à détacher autant que possible la monnaie des vicissitudes de la gouvernance humaine afin d’obtenir une monnaie qui soit durable dans le temps (en l’espace d’une seule vie, mes parents ont connu 3 monnaies différentes…). De fait,il me semble qu’un système de monnaie “locale” pourrait tout à fait s’inscrire dans ce modèle.

Pierre-Henri Leroy
Les blockchains actuelles cèderont leur place à des blokchains plus éprouvées,   les monnaies nationales ne cèderont pas leur place mais tolèreront des crypto-monnaies complémentaires.

Jean-Paul Delahaye
il pourra y avoir des blockchains locales dans le sens “servant à des applications très particulières” et peut-être même à faire fonctionner des monnaies locales.




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